Comme l’indique le titre de cette rubrique nous y présentons des articles, des textes lus ici ou là, ou des courriers qu’on nous adresse qui donnent à réfléchir à penser ou à rêver.

ajouté en octobre et décembre 2015 : La présentation et le verbatim d'une conférence de Pierre Rosanvallon tenue en octobre  2015 au Village du Livre (domaine de Bayssan 34) intitulée : "La démocratie en question"...

La démocratie en question : une aide à la réflexion

 

Fronton de l’Assemblée Nationale

 

Nous vivons des circonstances où la démocratie est particulièrement chahutée. Certains remettent radicalement en cause les institutions de la 5ème République appellent à une assemblée constituante qui définirait les institutions d’une 6ème république. D’autres pensent qu’on peut aménager les institutions existantes sans changer de République à l’instar de C. Bartolone, Président de l’Assemblée Nationale qui suscite une commission mixant élus et personne qualifiées pour réfléchir à l’avenir de nos institutions.

En toile de fond la défiance s’accroit envers les élus et on assiste dans le débat public à la résurgence de questions fondamentales à la démocratie : être français c’est quoi ? être citoyen c’est quoi ? le peuple c’est quoi ? la nation c’est quoi ? etc. Pour autant le débat public en cours ne semble pas très constructif : on assiste plus à un échange de positions affectives et à un travail politicien visant à attirer l’opinion, qu’à la construction d’une idée de ce que devraient être la démocratie et les institutions démocratiques au 21ème siècle en France et ailleurs.

 

Des membres de l’équipe de rédaction du Clairon de l’Atax et du Collectif Citoyen Cuxanais ont assisté à la Conférence de Pierre Rosanvallon : « La démocratie aujourd’hui, comment la faire progresser ». Nous avons pris en note l’essentiel de ses propos, car il nous a semblé qu’ils pouvaient servir de base à une réflexion sérieuse et structurée de ce que pourrait être la démocratie.

Pierre Rosanvallon

Relevé de notes :

Conférence de Pierre Rosanvallon :

« La démocratie aujourd’hui, comment la faire progresser ».

Les chapiteaux du Livre / Domaine Bayssan / 24 septembre 2015

Notes élaborées par C.B / M.D /H.R ; CCC & Clairon de l’Atax

 

« Si le but de la démocratie est de mettre au pouvoir le peuple, alors la question qu’il faut se poser tout de suite c’est : que veut dire mettre au pouvoir et qu’est ce que le peuple…

Il y a eu historiquement trois types d’inaccomplissement de la démocratie : le projet de la démocratie a toujours été en même temps celui d’une déception.

 

Le premier type d’inaccomplissement de la démocratie concerne la « mal-représentation » des citoyens. A la révolution de 1789 la France comptait 25 millions d’habitants. En l’état des techniques de communication de l’époque leur expression directe n’était pas possible, il fallait donc passer par des représentants. Mais dès le début on s’est méfié de ces représentants (dès septembre 1789 on disait déjà « méfions nous des aristocrates de la représentation »)…

La première solution trouvée pour résoudre ce problème a été la limitation des mandats : les premiers mandats de députés étaient conférés pour 1 an seulement, tandis que les présidents de l’Assemblée Nationale changeaient toutes les semaines. (Aux USA actuellement les représentants sont élus pour 2 ans)…

Une autre question s’est posée dès le début : « comment obliger les représentants à représenter la société, à être fidèles à ceux qui les ont nommés ».

Mais la société est multiple, alors se pose la question de la représentativité : représenter la société c’est aussi représenter sa diversité, c’est aussi comment représenter les différentes composantes de la société. Dès le 19ème siècle on réfléchit en Angleterre et en France à la représentation proportionnelle. Comment organiser la représentation de la diversité des opinions et celle de la diversité des conditions sociales ?

Pendant un certain temps du moins, en Europe, le pluralisme des partis a plus ou moins représenté la diversité sociale…aujourd’hui ça a changé pour une raison très simple, c’est  que cette représentation de la diversité par des partis plus ou moins liés à telle ou telle catégorie sociale s’est estompée du fait que ces partis politiques, pour une large part, se sont professionnalisés ce qui les a coupé de ceux qui les ont élus…

Progressivement une crise de la représentation s’est développée. On essaye à présent d’y répondre en France et d’autres pays européens, en limitant la durée des mandats, leur succession et leur nombre…mais les abus et dérives sont nombreux. Là où on constate le plus de progrès c’est dans le domaine de la parité du moins dans les pays occidentaux….Mais il y a actuellement un bilan de la représentativité assez mitigé

 

P.R. : « Etre représenté ce n’est pas simplement avoir un délégué qui vous ressemble ; être représenté au sens fort du terme […] cela veut dire que les réalités que l’on vit, que les problèmes que l’on rencontre, que les situations auxquelles ont est confronté soient mis sur la place publique : soient rendus présents »Représenter c’est rendre présent

 

Mais la crise de la représentation ne peut pas simplement être résolue par des techniques électorales : cela ne suffit pas pour rendre compte de la vie de la société. La citoyenneté a aussi son rôle à jouer, il ne faut pas tout attendre des politiques : il y a aussi des initiatives qui peuvent être prises par la société… «  Il faut qu’on passe du « peuple théorique » au « peuple pratique »

 

P.R. « Aujourd’hui tant de gens ont le mot « peuple » à la bouche mais le mot peuple est une sorte de slogan, une sorte d’idée générale, d’invocation presque mystique alors qu’il faut parler des réalités concrètes qui sont vécues. La démocratie ce n’est pas un peuple théorique, la démocratie ce sont les expériences sociales concrètes avec leurs problèmes »

 

C’est pourquoi on a besoin de discussions, de délibérations, d’enquêtes journalistiques, de récits d’expériences vécues, etc. Dans la vie de la société il n’y a qu’une partie de la réalité sociale qui émerge actuellement. Bien sûr dans le monde ouvrier on parle de ce qu’il vit, notamment quand il y a conflit, parce que le monde ouvrier est organisé, dans la sidérurgie, l’automobile, dans l’industrie pétrolière, etc. Mais aujourd’hui ce monde là est en pleine mutation : quand on regarde les statistiques de l’INSEE, les 2 groupes qui représentent le plus grand nombre de personnes ce ne sont plus ces ouvriers là, ce sont les chauffeurs livreurs et les personnels employés dans les centres logistiques et ça, ce qu’ils vivent, ce n’est pas raconté…

 

P.R. « C’est le grand problème de la société : bien sur on a besoin qu’il y ait des procédures de représentation politique qui soient meilleures mais on a aussi besoin de faire que la société réelle soit d’avantage prise en compte, racontée… […] Faire vivre la démocratie c’est faire en sorte que chaque voix, chaque existence compte pour quelque chose et pas simplement construire un autel abstrait sur lequel on honorerait le dieu « peuple… »

 

Le deuxième inaccomplissement de la démocratie est celui du principe majoritaire. Parce que la démocratie, dans sa définition la plus simple, c’est de mettre au poste de commande la volonté générale, que ce soit l’intérêt général qui commande. Or nous vivons dans une époque où, contrairement aux espérances anciennes, les sociétés sont divisées. Lorsque dans les démocraties occidentales quelqu’un remporte une élection avec 60% des voix, on parle de raz de marée électoral ! La réalité des démocraties aujourd’hui c’est les scrutins serrés, ce qui n’était pas le cas à l’origine de l’idée démocratique lors de la révolution française. Il y avait l’idée que l’on allait vers des sociétés qui seraient unanimes une fois écartés les ennemis du peuple (aristocratie). Et ce fut le cas au début, dans bien des campagnes il y eut des votes unanimes. Mais bientôt on s’est aperçu que même à l’intérieur d’un même camp il y avait des oppositions très fortes, de ce fait : « l’idéal d’unanimité est resté théoriquement, mais pratiquement il a reculé. »

 

Cela pose un grave problème : on peut dire que la majorité est un principe nécessaire et incontournable parce que si on doit se mettre d’accord sur ce qu’est l’intérêt général il y aura beaucoup de définitions de l’intérêt général et on restera en désaccord… mais si on doit constater que 51 est supérieur à 49 tout le monde sera d’accord. Le principe de majorité a cette vertu qu’étant un principe arithmétique simple il est indiscutable

 

Dans le principe majoritaire il y a le pouvoir de trancher des différends, d’avoir une capacité de prendre des décisions. Mais la difficulté réside dans le fait qu’un principe de décision (mettre fin aux discussions) ce n’est pas un principe de justification. Ce n’est pas parce qu’on a gagné d’une courte tête une compétition électorale qu’on va représenter l’intérêt général. Alors comment faire face à cette contradiction : l’élection à la majorité s’impose comme une chose indiscutable (51>49), mais de l’autre côté l’intérêt général n’est pas forcément celui du seul parti au pouvoir ?

 

 

 

P.R. « Toute l’histoire de la démocratie a été traversée par cette question : comment faire pour ne pas confondre un principe de décision : la majorité et un principe de justification ».

 

 

 

Différentes solutions ont été imaginées pour répondre à cette question. Par exemple dès les années 1880 les États Unis d’Amérique imaginent la création de commissions indépendantes du pouvoir politique, composées de représentants à nombre égal des différents partis politiques. Dans ce cas on a voulu mettre en place un principe d’impartialité pour réaliser la volonté générale. Il y a deux façons de procéder pour réaliser cette volonté : soit on peut la réaliser positivement par l’unanimité des suffrages, soit on s’arrange pour que personne ne puisse s’approprier le pouvoir de façon privée, en fonction de ses seuls intérêts, que personne ne puisse mettre la main sur une institution : c’est le principe d’impartialité.

 

è Un exemple en France : la mise en place de la CNIL (Commission nationale Informatique et Liberté) ou du CSA (Conseil supérieur de l’audiovisuel).

 

 

Il y a donc une grande idée qui est de dire : la démocratie ne fonctionne pas seulement sur le principe de majorité mais aussi sur celui d’impartialité. Mais on n’a pas encore trouvé la solution pour faire bien fonctionner cette impartialité parce que bien souvent les nominations à ces commissions « indépendantes » sont politiques, (par exemple en France le Conseil Constitutionnel est composé de grandes personnalités politiques à la retraite auxquelles on veut donner une retraite un peu plus intéressante et confortable). On n’a pas encore trouvé la bonne formule mais la question se pose : à côté de la démocratie majoritaire il faut faire vivre des institutions d’impartialité et cela est d’autant plus important qu’on est dans une société divisée.

 

La démocratie ne peut pas assurer la paix civile si elle est seulement fondée par le principe majoritaire…

 

 

 

Troisième grand domaine d’inaccomplissement de la démocratie c’est celui de la limitation de la démocratie à un permis de gouverner. Toute l’histoire de la démocratie a été fondée sur l’idée d’élections et de perfectionnement de ces élections : on a essayé d’améliorer la représentation, de développer des mécanismes de représentation de l’intérêt général. L’idée très forte c’était que l’élection est le cœur de la démocratie, or l’élection donne la légitimité à celui qui est élu mais elle ne garantit pas qu’il se conduira ensuite démocratiquement. On peut dire que l’élection donne un permis de gouverner mais contrairement à l’automobile, ce n’est pas un permis à points.

 

 

Il faut trouver un moyen que la démocratie ne soit pas juste un principe d’autorisation, un principe de légitimation du pouvoir…il faut étendre la démocratie aux conditions d’exercice du pouvoir au comportement de ce pouvoir, sous peine de subir toutes sortes de dérapages et dérives…Ce qui caractérise notre époque, particulièrement en France, c’est que le pouvoir qui est devenu central c’est le pouvoir exécutif parce qu’on est dans une société qui bouge très rapidement, où il faut réagir immédiatement, une  société ne peut plus comme elle l’était au 19ème siècle être gouvernée par une assemblée. Une assemblée peut avoir un pouvoir de régulation mais elle ne peut pas réagir au jour le jour…. d’où partout dans le monde les pouvoirs exécutifs sont devenus les pouvoirs centraux et presque partout le pouvoir législatif n’est plus tellement le pouvoir de faire la loi mais le pouvoir d’approuver ou de refuser la loi que propose le pouvoir exécutif. Il est aussi d’avoir une fonction de contrôle, de surveillance, d’évaluation mais le rapport du Parlement au fonctionnement de la société a radicalement changé de nature.

 

Et si le pouvoir exécutif est devenu le pouvoir central il y a un grand risque : c’est celui de la personnalisation du pouvoir, ce que la France a déjà largement expérimenté depuis le 19ème siècle (Napoléon 3) et dont on a actuellement de nombreux exemples (cf. : Poutine et Erdogan, élus démocratiquement qui musèlent la presse d’opposition avec l’argument qu’elle est  anti-démocratique) […] c’est pourquoi il est très important de contrôler l’exercice du pouvoir, le comportement du pouvoir. Or aujourd’hui rien n’existe dans ce domaine.

 

 

La théorie politique classique reconnait 3 pouvoirs principaux ; leurs rapports ont fortement changé aujourd’hui depuis l’époque de Montesquieu ou de la révolution française : l’exécutif, le législatif et le pouvoir judiciaire. Ils ont pris des formes différentes : le judiciaire s’est étendu  (les autorités indépendantes relèvent d’une manière ou d’une autre de quelque chose qui serait proche du judiciaire) ; le législatif a perdu de l’importance tandis que l’exécutif est très nettement monté en puissance… Mais il manque un quatrième pouvoir dans notre démocratie : ce 4ème pouvoir c’est un pouvoir de contrôle, un pouvoir de surveillance… Ce pouvoir il y en a tout de même de petits morceaux même si c’est limité : c’est par exemple en France la Cour des Comptes qui peut critiquer de façon autonome l’emploi des deniers publics…mais globalement ce type d’instances reste encore peu développé.

 

Nous vivons dans des démocraties hémiplégiques !…Nous vivons dans des démocraties parce ce qu’il y a la compétition électorale ouverte, donc nous sommes dans des démocraties pluralistes même si ce pluralisme, heureusement en France, est tout de même contrôlé parce qu’il y a des limitations financières… Aux États Unis le pluralisme n’est pas limité par l’argent et ainsi si vous n’êtes pas capable d’amasser de l’argent (ndlr : selon P. Rosanvallon la somme estimée nécessaire pour une élection présidentielle aux USA c’est au minimum 500 M dollars) […]  vous n’avez aucune chance d’être élu…ce qui fait que le paradoxe, aujourd’hui, dans un pays qui était le creuset de la démocratie, est que le sénat américain est composé aux 2/3 de milliardaires parce que ce sont des gens capables, à 60 ans, après avoir gagné beaucoup d’argent, d’investir 100 Millions de dollars pour faire de la politique…Alors heureusement en Europe et particulièrement en France il y a atout de même un contrôle de l’argent qu’on peut dépenser dans les campagnes électorales. C’est beaucoup plus encadré qu’aux USA et on peut voir dans l’actualité politique ce qui peut se passer dans la validation des comptes de campagne.

 

 

Mais présupposons que la compétition électorale fonctionne un petit peu mieux, ce n’est pas pour autant que cela résout la question de l’exercice du pouvoir, au contraire : il y a une particularité de la compétition électorale qui la distingue de la compétition économique : la compétition économique normalement fait baisser les prix alors que la compétition électorale fait augmenter les promesses. Il y a là une sorte de biais fondamental dans la vie démocratique, un écart qui souvent va croissant entre ce qui fait l’essence d’une campagne électorale et ce qui fait l’essence de l’action gouvernementale.

 

 

Plus grave encore : il y a une coupure entre ce qui fait les qualités d’un excellent candidat et ce qui fait les qualités d’un excellent gouvernant. Ainsi aux USA dans les 50 dernières années Obama a sûrement été un des plus extraordinaire artisan de campagne électorale, il a su tenir à la société américaine un discours qui a été extrêmement profond, qui a été novateur mais on voit bien qu’il a été un Président relativement indécis, relativement faible, qui a abandonné un certain nombre de ses idées…Donc il y a non seulement le biais entre une démocratie d’autorisation et le fait qu’après on ne suit pas le mouvement, qu’on ne regarde pas l’exercice du pouvoir, qu’il n’y a pas de moyen de contrôler cet exercice du pouvoir… mais il y a une exacerbation entre cet écart, entre ce qui fait le bon gouvernant et ce qui fait le bon candidat. P. Rosanvallon a essayé dans son travail récent de réfléchir aux institutions et aux principes qui pourraient être mis en œuvre pour définir ce 2ème grand volet de la démocratie : une démocratie d’exercice et pas simplement une démocratie de nomination qui toujours produit le désenchantement si elle n’est pas suivie, si elle n’est pas accompagnée de cette démocratie d’exercice…

 

 

Pour fonder cette démocratie d’exercice, il y a un certain nombre de principes simples que l’on peut dire : il y a tout d’abord le principe de transparence des institutions.

 

Ce qui est l’ennemi de la démocratie c’est l’opacité : on voit bien que c’est un des grands problèmes au niveau européen. L’Europe est une espèce de grosse boite noire : la plupart des citoyens ont l’impression qu’ils ne voient pas ce qui s’y passe et avoir en face une boite noire c’est une sorte de désappropriation, c’est une forme de pouvoir qui vous échappe, c’est une forme de réalité qui se constitue en bloc autonome et séparé de ce que vous vivez… en vertu de quoi l’obligation de transparence des institutions ce n’est pas l’utopie de la transparence,[…] ce n’est pas l’utopie d’une société transparente à elle-même, mais ce sont des institutions lisibles.

 

Ne pas comprendre les mécanismes du pouvoir, voir les décisions prises de façon lointaine, voir tous ces mécanismes être abstraits, c’est en quelque sorte être désapproprié du pouvoir, voir ce pouvoir confisqué par quelques uns. Il faut donc une grande bataille pour la lisibilité, une grande bataille pour la transparence et qui doit aller de pair avec des institutions qui fassent ce travail de vérification du fonctionnement de l’Etat, des politiques publiques, de leur évaluation…Aujourd’hui une toute petite partie de cela est faite par les parlements. Les parlements ont une petite fonction d’évaluation, de contrôle de la lisibilité, mais extrêmement limitée…donc il faut le développer, peut être avec les parlements mais aussi certainement avec des types d’institutions nouvelles, de même qu’il faut développer la discussion sur les politiques publiques.

 

 

Le débat parlementaire est nécessaire, mais le problème du débat parlementaire c’est qu’il est toujours biaisé en quelque sorte par l’organisation du rapport entre minorité et majorité. Même ceux qui ne se sentent pas à l’aise dans une majorité (et on voit le cas actuellement en France), au moment décisif où on leur dit « êtes-vous pour où contre la chute du gouvernement » eh bien ils disent qu’ils sont contre la chute du gouvernement…ça c’est le 49/3 et c’est beaucoup d’autres choses…donc il y a une sorte de « disciplinarisation » du Parlement qui fait qu’il faut trouver d’autres lieux de la délibération.

 

Et là à côté des élections il y a des procédures qui existent et qu’on pourrait développer : ce sont celles de commissions qui seraient composées peut être avec des experts mais aussi des citoyen tirés au sort.

 

Bien sûr le tirage au sort n’est pas une bonne technique pour déterminer une compétence : si on veut choisir un magistrat à la cour de cassation, le tirer au sort dans la population française ce n’est pas la meilleure idée peut être ; si on veut choisir un Président de la République ce n’est pas non plus la meilleure idée. Mais si on veut organiser le débat public, alors là oui le tirage au sort est une bonne idée. Parce que le tirage au sort il valorise le quelconque, le tirage au sort c’est  la règle la plus basique de l’égalité qui dit que pour certaines fonctions tout le monde se vaut.

 

On peut dire que tous les citoyens, tous les individus ne se valent pas au sens technique, tout le monde n’a pas la même capacité en mathématiques, tout le monde n’a pas les mêmes capacités à comprendre les  finances publiques, mais tout le monde a la même capacité à réfléchir sur le bien commun, tout le monde a la même capacité a penser ce qui serait, au fond, l’organisation de la justice sociale. Donc sur ces plans là il y a une égalité de compétences citoyennes ; les compétences « expertes » ne sont peut être pas également réparties, mais les compétences citoyennes  sont également réparties dans le pays et c’est pour cela d’ailleurs qu’on a mis en place très tôt des jurys criminels.

 

 

Tous les citoyens ont la même capacité à dire en leur âme et conscience s’ils croient que quelqu’un est coupable ou non, ce n’est pas un problème d’expertise c’est un problème d’humanité ou c’est un problème de citoyenneté.

 

Donc on voit bien que pourraient naître de nouveaux types d’institutions. Aujourd’hui il ya une troisième chambre qui s’appelle le Conseil Économique et Social et qui, à côté de la représentation générale de la société = l’Assemblée nationale ; à côté de la représentation des territoires = le Sénat, dit «je représente les professions ».  Enfin pour l’instant il représente surtout…il y a des personnalités qualifiées, là aussi ce sont des recasés de la politique et pour le reste ce sont les organisations représentatives syndicales, patronales, classiques. Mais on pourrait très bien rêver d’avoir une chambre d’expression citoyenne qui organise ces jurys citoyens et qui les fasse vivre… ça c’est quelque chose qui pourrait tout à fait être organisé.

 

 

 

P.R. : « De la même façon une démocratie d’exercice c’est aussi une démocratie dans laquelle on organise le sens des responsabilités. Le sens des responsabilités cela veut dire que lorsqu’en politique il y a un dysfonctionnement ce n’est pas celui qui est la cause directe du dysfonctionnement qui doit seulement démissionner mais c’est celui qui est à la tête du ministère concerné qui doit démissionner. »

 

 

Parce que la responsabilité politique c’est dire qu’il ne peut pas y avoir des choses graves qui peuvent ne pas avoir de sanctions, de punition. En Angleterre le sens de la responsabilité politique est assez développé, en France il ne l’est pas. En France quand il y a des problèmes graves on fait démissionner les sous-fifres, on fait démissionner le directeur, mais jamais, ou alors très rarement, on fait démissionner le ministre et ça c’est un très grand problème de la démocratie française.

 

Ce qui n’existe pas non plus c’est des mécanismes de révocation…Ils existent aux USA dans la moitié des Etats où on peut par référendum d’initiative populaire demander l’organisation d’une consultation publique pour révoquer des hauts responsables et ça peut aller jusqu’à un gouverneur de l’Etat…

 

Mais il ne suffit pas d’avoir ces mécanismes de contrôle, d’évaluation, de surveillance, de mise en œuvre de la responsabilité, de la lisibilité, de l’organisation du débat public : il faut aussi que les personnalités politiques elles-mêmes, soient en quelque sorte exemplaires du dévouement au bien public.

 

 

Et là il y a deux qualités qu’on peut attendre d’une personnalité politique c’est qu’elle fasse un avec sa fonction. Faire un avec sa fonction ça veut dire deux choses : la première chose c’est que l’on parle vrai, la deuxième chose c’est qu’on est intègre. Or très longtemps, c’était le cas aux Etats Unis et c’était le cas en Allemagne et en Angleterre, c’était le cas en France historiquement, l’intégrité politique n’a pas été la qualité la mieux partagée et donc on a vu se mettre en place, peu à peu, certains mécanismes pour essayer de contrôler cette intégrité…et c’est devant le scandale qu’a représenté l’affaire Cahuzac, sous l’émotion publique comme on dit, qu’a été mise en place la Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique en France, dirigée par Jean Louis Nadal qui est l’ancien procureur général de la Cour de cassation et qui a envoyé devant les tribunaux un certain nombre de ministres, de parlementaires, de personnels de cabinets, de directeurs de services centraux, etc. […] Il y a actuellement 5000 personnes en France qui sont passées au tamis comme cela. Ce n’est pas tout, mais c’est déjà un grand début.

 

 

La deuxième grande dimension qui définisse…qui devrait définir, les qualités du gouvernant, c’est le parler vrai. C’est ce qui fait le plus défaut. Selon un sondage récent à la question « que reprochez-vous le plus aux milieux politiques » 40 % de la réponse a été : « de nous mentir »…C’est là quelque chose de fondamental et qui est le problème historique depuis le début de la démocratie […] dans la Grèce antique, 5 siècles avant notre ère, cette grande question était déjà source d’une réflexion des philosophes mais aussi des citoyens : que veut dire le fait de -parler vrai- en politique et qu’il n’y avait pas de démocratie s’il n’y avait pas le fait de –parler vrai- […]. Cette question invite à la réflexion suivante : s’il y a un langage faux en politique ce n’est pas simplement parce qu’il y a des menteurs ou des faussaires, c’est aussi parce qu’il y a une contradiction dans le citoyen. Le citoyen n’aime pas qu’on lui mente mais il aime aussi qu’on lui dise des choses agréables dans l’oreille.

 

Il est celui qui aime la douce musique des promesses qu’il sait peut être irréalisables et en même temps celui qui redoute cet écart entre le langage des promesses et le rappel à la réalité !…Et il n’y a pas de solution définitive à cette question du –parler vrai- si ce n’est d’en faire un sujet central dans la vie des démocraties tout en constatant, je ne veux pas être pessimiste, mais ceux qui ont le plus insisté sur le parler vrai en politique dans les dernières décennies sont des personne, des personnalités politiques qui ont échoué…(cf. : Pierre Mendès-France, Michel Rocard…) ! C’est quelque chose à prendre en compte !...

 

 

 

Mais la démocratie ne vit pas seulement de bonnes institutions, la démocratie vit aussi d’intensité citoyenne. Elle vit aussi de la capacité des citoyens à délibérer, a discuter et pas simplement à se payer de mots…Alors on voit parfois des passages de l’un à l’autre et je dirai que ce qu’on a vécu en Grèce récemment est un cas d’école assez intéressant : parce qu’on peut dire que Syriza est arrivé au pouvoir sur la base de promesses électorales face à un pays qui était complètement déboussolé et qui n’en pouvait plus et qui a réaffirmé dans un référendum au milieu des négociations qu’il n’en pouvait plus avec encore plus d’ardeur peut être… Et puis après… ces promesses ont été abandonnées, non pas volontairement, mais sous les circonstances, la pression, les obligations, le chaos ou la capitulation…

 

Mais en même temps ce qui est intéressant dans l’exemple grec c’est que ça n’a pas été simplement le passage de promesses au réalisme, […] je crois que la particularité de ce qui s’est passé en Grèce c’est qu’il y a eu le sentiment d’un engagement de Tsipras, qu’il avait certes échoué dans ses promesses mais qu’il s’était battu comme un lion…Il y a eu là quelque chose qu’il faut analyser, une sorte de transfert entre ce qui s’appelle une politique des promesses et ce que l’on pourrait appeler une politique de l’authenticité. Il a du abandonner une politique des promesses mais il a suivi une politique de l’authenticité, cela mériterait d’être discuté…

 

 

 

Je voudrais en conclusion insister sur un fait qui me semble très important c’est que les démocraties même limitées telles qu’elles sont…j’ai parlé de démocraties hémiplégiques chez nous, ce sont des démocraties qui sont extrêmement fragiles. L’idée démocratique, comme l’idée européenne, a été de dire que si elles se construisaient c’est parce qu’elles étaient liées à la paix et si la révolution et l’épisode napoléonien étaient des épisodes de guerre, le 19ème siècle est plutôt un grand siècle de paix alors que nous au 20ème siècle en Europe, avons quand même fait l’expérience du totalitarisme.

 

 

L’Europe a fait l’expérience des conditions dans lesquelles les difficultés de la démocratie, pour se résoudre, se résolvaient dans le sauveur suprême, se résolvaient dans l’idéologie, se résolvaient en quelque sorte dans la fermeture des sociétés, se résolvaient dans la xénophobie. Il y a là toute une expérience du fait que la démocratie peut être réversible, de même que la paix civile peut être réversible. Cela veut dire que pour nous la réflexion sur la démocratie n’est pas simplement une réflexion qui est liée à nos impatiences, une réflexion, surtout, qui est liée à nos désenchantements…c’est une réflexion qui est liée tout simplement  au fait de la paix civile et qui est liée, me semble-t-il, au fait de ne pas se retourner contre elle-même…et si on veut être de bon démocrates, il faut être des démocrates lucides qui savent que la démocratie est fragile. Mais pour faire que la démocratie soit moins fragile et bien ce n’est pas simplement, justement en la situant sur le terrain des élections. Pour que la démocratie soit moins fragile il faut faire en sorte que la société réelle se sente mieux représentée et cela, chacun d’entre nous, là où il est, peut contribuer à ce fait de sortir de l’obscurité des voix qui ne sont pas entendues, de faire en sorte que les réalités de la société soient plus présentes…chacun d’entre nous peut aussi cesser de considérer que l’élection va tout résoudre et essayer d’être un militant, justement, de cette démocratie d’exercice.

 

 

C’est dire que paradoxalement, aujourd’hui il y a tout un désenchantement qui se manifeste notamment vis-à-vis de la classe politique, mais ce n’est pas cette critique de la classe politique qui peut suffire à sortir de l’ornière dans laquelle nous sommes. C’est aussi dans la mesure où se mettront en place des formes d’activité et puis peut être aussi des institutions de contrôle/évaluation que la démocratie ne sera plus simplement la démocratie intermittente des élections,( car cette démocratie intermittente c’est bien la question), mais qu’elle pourrait être devenir une démocratie permanente : celle de la délibération publique, celle de l’évaluation, celle du contrôle, celle de la surveillance, celle où le citoyen, au-delà de son bulletin de vote, serait celui qui a l’intérêt pour la chose publique, qui s’implique.

 

C’est de dire que si nous ne pouvons pas forcément quelque chose pour que d’un coup de baguette magique des personnalités politiques que nous estimons ne pas être d’une hauteur de vue exceptionnelle soient présentes, nous pouvons quelque chose pour que la citoyenneté soit une citoyenneté plus active…Je vous remercie. »

 

 

Lien pour vidéo de cette conférence :

http://www.o2zone.tv/Les-Web-Conferences-de-la-MAIF-Pierre-Rosanvallon-La-Democratie-aujourd-hui-comment-la-faire-progresser_v3908.html

 

 

 

Edgar Morin


Une civilisation veut naître

18 juin 2015 |  Par Edgar Morin


Nous vivons dans une civilisation où la domination de l’intérêt (personnel et/ou matériel) du calcul (dont les chiffres ignorent le bonheur et le malheur) du quantitatif (PIB, croissance, statistiques, sondages) de l’économique, est devenu hégémonique. Certes, il existe de très nombreuses oasis de vie aimante, familiale, fraternelle, amicale, ludique qui témoignent de la résistance du vouloir bien vivre ; la civilisation de l’intérêt et du calcul ne pourront jamais les résorber. Mais ces oasis  sont dispersés et s’ignorent les uns les autres. Toutefois, des symptômes d’une civilisation  qui voudrait naitre, civilisation du bien vivre, bien qu’encore dispersés, se manifestent de plus en plus.

Notons, sur le plan économique, l’économie sociale et solidaire où renait l’élan des mutuelles et coopératives, les banques à micro-crédit, l’économie participative, l’économie circulaire, le télé travail, l’économie écologisée dans la production d’énergie, la dépollution des villes, l’agro-écologie prônée par Pierre Rabbi et Philippe Desbrosses,  qui nous indiquent la voie d’un refoulement progressif d’une économie vouée au seul profit.

Ainsi seraient progressivement refoulées, sur le  plan vital de l’alimentation, l’agriculture industrialisée (immenses monocultures qui stérilisent les sols et toute vie animale, porteuses de pesticides et fournisseuses de céréales, légumes, fruits standardisés privés de saveur) l’élevage industrialisés en camps de concentrations pour bovins, ovins, volailles  nourris de déchets, engraissés artificiellement  et surchargés d’antibiotiques) Ce qui serait  en même temps la progression d’une agriculture  et d’un élevage fermiers ou bios, qui, avec le concours des connaissances scientifiques actuelles, revitaliserait et repeuplerait les campagnes et fournirait aux villes une nutrition saine.

Le développement des circuits courts, notamment pour l’alimentation, via marchés, Amaps, Internet,  favorisera nos santés en même temps que la régression de l’hégémonie des grandes surfaces, de la conserve non artisanale, du surgelé.

Sur le plan social et humain, la nouvelle civilisation tendrait à restaurer des solidarités locales ou instaurer de nouvelles solidarités (comme la création de maisons de la solidarité dans les petites villes et les quartiers de grande ville).

Elle stimulerait la convivialité, besoin humain premier qu’inhibe la vie rationalisée, chronométrée, vouée à l’efficacité. Ivan Ilitch avait annoncé dès 1970 ce besoin de nouvelle civilisation et le mouvement convivialiste, animé par Alain Caillé répand le message en France et au-delà de nos frontières.

Il s’agit  d’un élément majeur pour une réforme existentielle. Nous devons reconquérir un temps à nos rythmes propres,  et n’obéissant plus que partiellement à la pression chronométrique. Le slow food, mouvement de fond lancé par Pertini pour réduire la fast food, et restaurer les plaisirs gastronomiques, s’accompagne d’une réforme de vie qui alternerait les périodes de vitesse (qui ont des vertus enivrantes) et les périodes de lenteur (qui ont des vertus sérénisantes). Nous obéirions successivement  aux deux injonctions qu’exprime excellemment la langue turque : Ayde (allons, pressons), Yawash (doucement, mollo).

La multiplication  actuelle des festivités et festivals nous indique clairement nos aspirations à une vie poétisée par la fête et par la communion dans les arts, théâtre, cinéma, danse. Les maisons de la culture  trouvent de plus en plus une vie nouvelle.

Nos besoins personnels ne sont pas seulement concrètement liés à notre sphère de vie.


Par les informations de presse, radio, télévision nous tenons, parfois inconsciemment, à participer au monde. Ce qui devrait accéder à la conscience, c’est notre appartenance à l’humanité, aujourd’hui interdépendante et liée dans une communauté de destin planétaire. Le cinéma,  qui  a cessé d’être un produit d’Occident seul, nous permet de voir des films iraniens, coréens, chinois, philippins, marocains, africains et, dans la participation psychique à ces films, de ressentir en nous l’unité et la diversité humaine.

La réforme de la consommation serait capitale dans la nouvelle civilisation. Elle permettrait une sélection éclairée des produits selon leurs vertus réelles et non les vertus imaginaires des publicités (notamment pour la beauté, l’hygiène, la séduction, le standing) qui  opérerait  la régression des intoxications consuméristes (dont l’intoxication automobile). Le  gout, la saveur, l’esthétique guideraient la consommation, laquelle en se développant, ferait régresser l’agriculture industrialisée, la consommation insipide et malsaine, et par là la domination du profit capitaliste.

Alors que les producteurs que sont les travailleurs ont perdu leur pouvoir de pression sur la vie de la société, les consommateurs, c’est-à-dire l’ensemble des citoyens, ont acquis un pouvoir qui faute de reliance collective, leur est invisible, mais qui pourrait une fois éclairé et éclairant, déterminer une nouvelle orientation non seulement de l’économie (industrie, agriculture, distribution) mais de nos vies de plus en plus  conviviales.
Par ailleurs, la standardisation industrielle a créé en réaction un besoin d’artisanat. La résistance aux produits à obsolescence programmée (automobiles, réfrigérateurs, ordinateurs, téléphones portables, bas, chaussettes, etc.)  favoriserait un néo-artisanat.

Parallèlement l’encouragement aux commerces de proximité rehumaniserait considérablement nos villes. Tout cela provoquerait du même coup une régression de cette formidable force techno-économique qui  pousse à l’anonymat, à l’absence de relatons cordiales avec autrui, souvent dans un même immeuble.

Enfin une réforme des conditions du travail serait nécessaire au nom même de cette rentabilité qui  aujourd’hui produit mécanisation des comportements, voire robotisation, burn out, chômage qui ont diminué en fait la rentabilité promue.

En fait la rentabilité peut être obtenue, non par la robotisation des comportements mais par le plein emploi de la personnalité et de la responsabilité des salariés. La réforme de l’Etat peut être obtenue, non par réduction ou augmentation des effectifs, mais par débureaucratisation, c’est à dire communications entre les compartimentés, initiatives, et relations constantes en feed back entre les niveaux de direction et ceux d’exécution.

Enfin, la nouvelle civilisation demande  une éducation  où serait enseignée la connaissance complexe, qui  percevant les aspects multiples, parfois contradictoires d’un même phénomène ou même individu, permet une meilleure compréhension  d’autrui et du monde. La Compréhension d’autrui serait elle même enseignée, de façon à réduire cette peste  psychique qu’est  l’incompréhension,  présente en une même famille, un même atelier, un même bureau. Y seraient enseignées les difficultés de la connaissance, qui comporte un risque permanent d’erreur et d’illusion, y serait enseignée la complexité humaine. Bref une réforme radicale à tous niveaux de l’éducation permettrait à celle ci d’enseigner à vivre autonome, responsable, solidaire, amical.


Comme les pièces dispersées au hasard d’un puzzle, les ferments premiers de la nouvelle civilisation  travaillent ici et là, font ici et là lever la pâte nouvelle. Les besoins inconscients d’une autre vie commencent alors à passer à la conscience.  Des oasis de convivialité, de vie nouvelle se sont créés, parfois c’est une municipalité animée d’un nouvel esprit, comme à Grenoble qui anime le mouvement. En vérité la civilisation du bien vivre aspire à naitre, sous des formes différentes, déjà sous ce label en Equateur où existe un ministère du bien vivre.

Ce sont des petits printemps qui bourgeonnent, et qui risquent la glaciation ou le cataclysme. Avant la guerre, c’était sur le plan des idées qu’une nouvelle civilisation se cherchait sous  des noms divers, avec les écrits d’Emmanuel Mounier, Robert Aron, Armand Dandieu, Simone Weil et autres, elle cherchait à sortir d’une  impuissance qui n’avait pas évité la crise économique, de la double menace du fascisme et du communisme stalinien, et cherchait la troisième voie.

La troisième voie fut écrasée dans l’œuf par la guerre.


Aujourd’hui, il s’agit de changer de voie, d’élaborer une nouvelle voie et cela dans et par le développement de la nouvelle civilisation, qu’incarnent déjà tant de bonnes volontés de tous âges de femmes d’hommes, et qui dessine des nouvelles formes dans les oasis de vie. Mais  les forces obscures et obscurantistes énormes de la barbarie froide et glacée du profit illimité qui dominent la civilisation actuelle progressent encore plus vite que les forces de salut, et nous ne savons pas encore si celles ci pourront accélérer et amplifier leur développement. Socialisme ou barbarie disait-on autrefois ; aujourd’hui il faut comprendre l’alternative : nouvelle civilisation ou barbarie.



Edgar Morin

   juin 2015


L'héritage de la chouette

 

Voici la retranscription partielle d’un entretien vidéo entre Chris Marker et Cornélius Castoriadis. Cet entretien date de 1989, certains de nos lecteurs le connaissent probablement, mais il reste tellement d’actualité et tellement à même de nourrir notre réflexion sur le politique à un moment où se pose la question du fonctionnement des institutions démocratiques de notre pays qu’il nous a semblé utile de le publier dans cette 10ème édition du Clairon de l’Atax.

Nous vous souhaitons bonne lecture de ce texte particulièrement riche et clair dans son expression.

 

L’équipe de rédaction du Clairon de l’Atax, mai 2015

 

C. Castoriadis :

Il y a d’abord le mot lui-même : démocratie, démos, Kratos. Kratos veut dire le pouvoir, démos c’est le peuple, donc la démocratie, c’est le pouvoir du peuple. Ça veut dire déjà, dans la conception grecque, que ça n’est bien entendu pas le pouvoir d’une oligarchie. Ça veut dire aussi que le peuple exerce lui-même le pouvoir. C’est-à-dire, c’est une démocratie directe.

 

-        Comment il l’exerce à Athènes par exemple ?

Il l’exerce parce qu’il pose lui-même les lois. Toute loi est votée par l’assemblée, l’ecclésia, l’église, l’assemblée. Chez les Chrétiens, c’est les fidèles, là, c’est l’assemblée du peuple, et ces lois sont votées avec la clause fantastique : « Il a semblé bon au démos et à la Boulé », c’est-à-dire au peuple et au Conseil. On ne dit pas que c’est la vérité absolue, que c’est Dieu qui a donné les tables de la loi, on dit : en ce moment-ci, les Athéniens ont cru bon de voter cette loi. Ce qui veut dire que, cinq ou dix ou vingt ans plus tard, on peut la changer.

Et puis, la démocratie est exercée par le fait que les tribunaux ne sont pas composés par des juges professionnels. Les juges sont tirés au sort. Il y a un système extrêmement compliqué qu’Aristote décrit dans La Constitution des Athéniens : pour qu’il n’y ait pas de tricherie possible et pour que tout le monde ait des chances égales de participer à ces tribunaux. Donc ce sont les tribunaux populaires qui jugent toujours, selon les lois bien sûr, et puis il y a bien entendu des magistrats.

Ces magistrats, on peut les classer en deux catégories : il y a des magistrats qui représentent en un sens la cité, la polis, et ces magistrats-là sont tirés au sort parmi tous les citoyens, puisque tout citoyen est supposé être également capable que tout autre de représenter la polis et d’exercer la fonction de magistrat. Et puis, il y a certains offices, certains postes, dont les Athéniens considèrent qu’ils impliquent, pour leur exercice, un savoir spécifique, c’est-à-dire une techné, c’est l’un des sens du mot techné, et là, il n’est pas question de tirer au sort, on élit ; parce que l’élection, comme le pensent les Athéniens, ils le disent, comme le dira aussi Aristote : l’élection est évidemment un principe aristocratique. Aristos, c’est le meilleur. Quand on élit, on élit les meilleurs. Il n’y a pas de députés qui se présentent aux gens en disant : élisez-moi, je suis le pire. Je suis le meilleur. Et ça vaut pour des domaines où il y a un savoir spécifique. Par exemple, si on veut construire des bateaux, on élit un magistrat responsable pour cette construction de bateau ou pour la construction d’une muraille et on élit 10 stratèges. C’est-à-dire dix chefs de guerre parmi les gens qui sont supposés s’y connaître le mieux dans ces affaires-là. Ces postes-là sont électifs, mais ceux qui sont élus peuvent toujours être révoqués d’une certaine façon. C’est-à-dire qu’un citoyen peut engager une procédure en disant : Périclès a violé la loi en faisant telle ou telle chose et le tribunal décide.

 

Or ça, c’est la conception de la démocratie qui a été créée là et qui va de pair avec ce qu’il faut bien appeler la création de la politique, au sens profond du terme. La politique, dans la conception grecque, n’est pas uniquement, pas du tout même, les intrigues sur un pouvoir qui existe. Ça a existé toujours chez les Chinois, les Indiens, chez les Aztèques. Il y a un roi ou il y a des prêtres, il y a des intrigues, et puis il y a la question : comment gérer le pouvoir ? La politique chez les Grecs, c’est comment faut-il instituer la société ? C’est-à-dire quelle est

la bonne société, la juste société et par quelles institutions cette bonne, juste société peut s’incarner ? Et la réponse démocratique, c’est que ce n’est que le peuple qui doit vivre sous ces lois qui peut décider de quelles sont les meilleures lois.

 

Donc ça, c’est la liaison avec la politique qui conduit tout de suite à la liaison avec la philosophie. On en parlera peut-être tout à l’heure. Mais qui aussi conduit, par opposition aux Modernes, et alors là c’est un problème énorme, à l’opposition entre la démocratie directe et ce que les Modernes ont inventé comme démocratie représentative.

Chez les Grecs, il n’y a pas l’idée de la représentation. Encore une fois, personne ne dit que tout le monde peut décider à tout moment de toute chose. Ou bien il y a des spécialistes, ou bien il y a des magistrats. Mais il y a des magistrats qui ne sont pas des représentants au sens que le peuple a dit : on leur délègue tout pouvoir pendant une certaine période comme nous faisons. C’est simplement des émanations de la cité qui l’incarnent à certains égards et pour

certaines fonctions. Chez les Modernes, l’idée de la démocratie représentative va de pair avec ce qu’il faut bien appeler une aliénation du pouvoir, une auto expropriation du pouvoir, c’est-à-dire la population dit : « Pendant cinq ans, je n’ai rien à faire sur le plan politique, j’ai choisi 548 personnes qui vont s’occuper de mes affaires, dans le cadre de la Constitution, avec certaines garanties, etc. » Le résultat, c’est que pendant ces cinq ans, les citoyens ne sont pas actifs, ils sont passifs. Et même le jour des élections, mais ça c’est une autre discussion, de quoi peuvent-ils décider ? On leur présente deux personnages ou deux partis, et

toutes les options qui vont apparaître pendant ces élections-là sont déjà prédéterminées, bien entendu, par la situation créée pendant les cinq années précédentes. Il y a là une énorme différence.

Et il y a une autre différence qui est dans la conception des Athéniens, des cités démocratiques en Grèce, c’est qu’il n’y a pas d’État, à vrai dire. Et là, il faut peut-être faire, si on a le temps, une petite parenthèse. Les Modernes ne comprennent pas ça. Aristote était un grand philosophe, mais qui a vécu après la grande période démocratique. Mais c’était un philosophe terriblement travailleur, précis, il avait créé une école et il a réuni à peu près 160 politeiai, c’est-à-dire constitutions des cités grecques et même de cités étrangères. Elles ont toutes été perdues, mais, vers 1880, on a trouvé sur un papyrus : la Constitution des Athéniens, Athenaiôn politeia. Or tous les philologues ont traduit le titre de ce livre — et dans la collection Budé, ça apparaît encore — par : La Constitution d’Athènes.

Pour les Grecs, pour Aristote, pour Thucydide quand il écrit la guerre du Péloponnèse, quand ils parlent de l’entité politique que nous appellerions Athènes, ils ne parlent jamais d’Athènes. Athènes est une expression géographique. À tel moment, Alcibiade est parti d’Athènes ; mais les Athéniens, cet hiver-là, ont décidé, les Lacédémoniens ont décidé… C’est-à-dire, c’est le peuple lui-même qui est ce que nous appelons État, qui est le pouvoir politique. Alors que dans l’imaginaire politique moderne, nous ne sommes jamais sortis finalement de la conception qui a été créée par la monarchie absolue. C’est-à-dire qu’il y a le pouvoir quelque part, un  monstre, le Léviathan, comme l’a dit Hobbes ; ce monstre, de temps en temps sort de sa grotte et demande dix mille jeunes gens et quarante mille jeunes filles pour les manger et cent mille personnes pour les tuer, il demande de l’argent et tout le reste. Nous ne pouvons rien à l’égard de ce monstre ; ce que nous pouvons faire, c’est placer autour de sa grotte des barricades en papier qui s’appellent les Constitutions, qui limitent les prérogatives de l’État. Et on peut le voir sur un point qui est très amusant, le problème de la délation.

 

Nous avons une conception de la délation : dénoncer quelqu’un, c’est quelque chose qui ne se fait pas. Déjà, ça commence à l’école : « Tu es un donneur. », etc. Actuellement, je ne sais pas quelle est la mentalité. Je pense que même un meurtrier, on ne le dénonce pas. Il y a un passage de Platon… Platon, lui aussi étant de la décadence, il vient après la démocratie, il hait la démocratie, il écrit de façon tout à fait calomniatrice, mais ce n’est pas le problème. Il discute dans un livre qui s’appelle Les lois et il veut régler la question de la délation en se demandant ce qu’est un délateur, qu’est ce qu’il peut ou doit faire. Il veut réglementer d’une certaine façon la délation et les philologues et philosophes modernes sont ahuris devant ce phénomène et les plus indulgents parmi eux disent : évidemment, comme à Athènes il n’y avait pas de tribunaux  professionnels, il n’y avait pas de procureur, que les policiers étaient des esclaves, les policiers de la ville étaient des esclaves sous les ordres d’un magistrat qui, lui, était un citoyen, évidemment les Athéniens étaient obligés de recourir au fait que chaque citoyen pouvait dénoncer quelqu’un d’autre. Mais si on réfléchit, on peut voir toute la différence de la conception : ou bien les lois sont mes lois. Je les ai votées, même si j’étais minoritaire contre cette loi, mais j’accepte la règle démocratique. C’est-à-dire une loi qui a été votée, c’est notre loi. À la limite, si je n’en veux pas, je peux quitter la ville, sans demander l’autorisation de personne. Si les lois sont mes lois et si quelqu’un d’autre les transgresse, ça appartient aussi à moi, et pas à un corps professionnel spécialisé, de faire observer la loi. D’où le fait que tout citoyen athénien peut accuser n’importe qui d’autre d’avoir commis tel ou tel délit. Ceci qu’il s’agisse du droit criminel habituel, ou qu’il s’agisse, ce qui est le plus important d’ailleurs, de la sphère politique.

 

Chez nous, qu’est-ce qui se passe ? Nous avons encore la conception que la loi, ce n’est pas nous. Que la loi, c’est la loi du roi. En Angleterre, le procureur s’appelle toujours « l’avocat de la couronne ». Donc, c’est leur loi. Nous sommes toujours les serfs qui essayons de nous tirer de la réglementation imposée par le seigneur, par le roi, donc nous ne nous dénonçons pas entre nous, parce que, de toute façon, la loi, c’est la loi des autres. Moi, je ne plaide pas pour ou contre la délation, mais je veux montrer par là la différence entre deux conceptions de notre rapport à la loi, à l’application de la loi, à la transgression.

Depuis qu’il y a eu des grandes sociétés nationales aux XVIIe, XVIIIe… Peut être

une remarque préalable serait nécessaire. Moi, je ne dis évidemment pas que la cité des Athéniens, leur Constitution/institution de la cité est un modèle. Ce serait de la folie, non seulement à cause de la dimension physique, mais à cause d’une foule d’autres choses. Je dis simplement que c’est un germe. Nous pouvons nous inspirer de cela pour essayer de penser autrement notre relation à la loi, notre relation à la collectivité, notre relation au pouvoir.

 

Or, dans le domaine que nous discutons ce germe signifie quoi ? Combiné d’ailleurs avec l’expérience des temps modernes. C’est qu’à partir du moment où j’ai une représentation fixe et stable des représentants du peuple — ça Rousseau le savait déjà, il le dit : « les Anglais croient qu’ils sont libres parce qu’ils élisent leurs députés une fois tous les cinq ans. Ils sont libres un jour sur cinq ans », et même là, comme on le disait tout à l’heure, c’était trop concéder parce que ce jour-là, les jeux sont déjà joués. Nous ne pouvons évidemment pas penser qu’il peut y avoir une ecclésia, une église, de 55 millions de Français, ou des 35 millions, qui sont la majorité politique électorale, mais nous pouvons nous inspirer de l’idée de la démocratie directe et nous pouvons essayer de trouver des formes par lesquelles, d’abord au niveau local, au niveau de l’entreprise, au niveau des autres institutions, les gens s’autogouvernent et que toute délégation qui est faite vers des organes centraux reste sous le contrôle des populations. De cela les temps modernes ont donné des exemples. Le mouvement ouvrier, les conseils ouvriers, les soviets avant qu’ils soient tout à fait dominés par le parti bolchevik, c’était cela. C’est-à-dire qu’il y avait une délégation échelonnée, si je peux dire, mais, où chaque échelon qui déléguait à l’échelon supérieur pouvait toujours révoquer ce qu’il avait délégué. Mais à mon avis, la difficulté principale avec les sociétés modernes n’est pas de trouver les formes qui garderaient et qui rénoveraient l’esprit de la démocratie directe.

D’abord, nous ne pouvons pas les trouver ici, maintenant. Je veux dire créer des formes de démocratie qui ne soient pas aliénantes, où les gens participent dans la société moderne, ça ne peut être que l’œuvre du peuple entier et non pas d’un théoricien ou d’une artiste disant : voilà la recette, vous n’avez qu’à l’appliquer.

 

Mais par rapport à ce problème de la représentation, l’essentiel c’est quoi ? C’est que les citoyens anciens considéraient effectivement que la communauté, la polis était leur affaire. Ils se passionnaient pour ça. Les individus modernes, c’est là que le bât blesse, ne se passionnent pas. D’où d’ailleurs ce phénomène tout à fait caractéristique du monde moderne : nous avons de longues périodes de plus ou moins grande apathie politique pendant lesquelles les affaires communes sont gérées par les politiciens professionnels, et puis nous avons, de façon paroxystique, comme des crises, des révolutions. Parce qu’évidemment, les professionnels gérant le domaine politique ont été trop loin, ou ce qu’ils font ne correspond plus à ce que la société veut, la société ne peut pas trouver des canaux normaux pour exprimer sa volonté, on est donc obligé d’avoir une révolution. L’activité politique dans la société moderne ne peut se réaliser que sous cette forme paroxystique de crises qui surviennent tous les dix, vingt, quarante ans, etc. Alors que dans l’histoire de la cité des Athéniens, nous avons trois siècles, — je laisse de côté le IVe qui est pour moi, en effet, le siècle où la démocratie s’atrophie, disparaît, dégénère après la défaite de 404 et la guerre du Péloponnèse —, nous avons trois siècles où il y a des changements de régime, mais où, en tout cas, ces trois siècles sont caractérisés par la participation constante, permanente, des citoyens dans le corps politique. Ça ne veut pas dire du 100 %, mais les plus récentes études, celle de Finley par exemple, montrent que quand une affaire importante était discutée dans l’assemblée du peuple à Athènes, il y avait 15 000, 20 000 personnes sur 30 000 citoyens. Il faut savoir ce que cela veut dire. Ça veut dire qu’il y avait des gens qui partaient à deux heures du matin du cap Sounion, de Laurion ou de Marathon pour être sur la Pnyx au moment du lever du soleil. Les Prytanes annonçaient que la délibération était ouverte. Et ils faisaient ça pour rien. Le salaire ecclésiastique a été introduit beaucoup plus tard. Ils perdaient une journée de travail, leur sommeil pour aller participer. Et ça, il faut l’opposer à une phrase, très bien dite, de Benjamin

Constant, vers 1820, quand il oppose la démocratie chez les Modernes à la démocratie chez les Anciens, où il dit à peu près cela… Constant était un libéral, il était pour la démocratie représentative, pour le suffrage censitaire, il pensait que les ouvriers, étant donné leur occupation, ne pouvaient pas vraiment s’occuper de politique, donc il faut que les classes cultivées s’en occupent. Il dit que de toute façon pour nous autres, ce qui nous intéresse, nous autres, Modernes, n’est pas de participer aux affaires publiques. Tout ce que nous demandons à l’État c’est la garantie de nos jouissances. Cette phrase a été écrite pendant les premières années de la Restauration, il y a 160 ans, et elle dépeint tout à fait typiquement l’attitude moderne. Il demande à l’État la garantie de ses jouissances, c’est tout.

 

Permettez-moi de reprendre un mot que vous avez dit : ce n’est pas démos omniscient et sage. Et là, je vais faire une longue parenthèse. On est encore dans la mentalité des germes. Il y avait à Athènes une disposition que moi je trouve tout à fait extraordinaire, qui s’appelait graphé paranomôn (accusation d’illégalité). Le démos ne se considérait pas omniscient. Le démos pouvait voter une loi et ensuite un citoyen pouvait traîner devant les tribunaux la personne qui avait proposé cette loi en disant qu’il avait proposé une loi illégitime ou contraire à des lois plus fondamentales de la cité ou à l’ensemble de l’esprit de la Constitution. Le démos ne se considérait pas comme omniscient, il n’y avait pas ce que les Modernes appellent les divisions des pouvoirs. Il y avait le fait qu’avec cette procédure, en un sens le peuple pouvait faire appel de ses propres décisions devant une autre section de lui-même. Il faut imaginer qu’un jour, il y a l’ecclésia, le peuple et un habile orateur qui entraînent les gens dans un moment passionnel à voter quelque chose et ça devient une loi. C’est un des risques de la démocratie. Il n’est pas moindre d’ailleurs avec le Congrès ou le Parlement ou un Président de la République. Mais il y a le contrôle. La possibilité du contrôle. Le lendemain ou dix jours plus tard, un citoyen va devant un tribunal qui est tiré au sort et composé de 1 501 citoyens, qui, lui, délibère dans le calme et qui dit : « Chris Marker, Castoriadis a entraîné le peuple à voter une loi qui est illégitime, il faut le condamner. » On le condamne et la loi est annulée de ce fait.

Ce n’est pas un démos omniscient, et nous, Modernes, nous avons encore, et ça se voit dans mille et un domaines, l’illusion d’un savoir absolu dans la politique. Ça vient de loin. De Hegel, de Marx, de Platon aussi : il y a des gens qui ont une épistémè politique, une science politique et qui peuvent décider. Or ça, c’est faux et les Grecs le savaient et moi je prétends qu’ils avaient raison. C’est-à-dire que c’est bon pour nous aujourd’hui. Il n’y a pas de science politique, sauf au sens universitaire pour décrire la Constitution du Costa Rica, mais ce n’est pas ça qui nous intéresse. Dans la politique nous avons uniquement de la doxa, c’est-à-dire de l’opinion. Il y a bien sûr des opinions meilleures et des opinions moins bonnes, des opinions qui peuvent être argumentées et des opinions qui ne peuvent pas être argumentées.

 

Mais le débat politique c’est un débat entre opinions. Nous avons l’idée, nous Modernes, qu’il y a des gens qui possèdent une science politique, nous avons aussi l’idée qu’il y a une technicité des affaires politique et de l’État qui fait que le peuple ne peut pas gérer, ne peut pas gouverner, ne peut pas s’auto-gouverner. Or ces deux idées sont fausses parce que la politique, encore une fois, est une question d’opinions et de jugements, et ces opinions et jugements sur les affaires politiques bien entendu, il est évident que tout le monde ne les possède pas au même degré ou qu’il ne les possédera jamais au même degré. Le problème, c’est d’avoir des citoyens qui peuvent décider en connaissance de cause, la plupart du temps entre des opinions différentes, avec des argumentations différentes. Or, pour que les citoyens arrivent à ce point, il faut qu’ils soient éduqués de façon correspondante, d’où l’énorme importance que les Grecs accordaient à ce qu’ils appelaient la paideia, l’élevage, l’éducation de jeunes, qui n’était pas du tout simplement une éducation technique ou une éducation scolaire, qui était au plus profond sens du terme, l’éducation civile. Tout le but de l’éducation, c’était d’amener cet enfant arrivé à l’âge de 18 ans à faire ses deux ans de ephèbeia, c’est-à-dire de service militaire aux frontières de l’Attique, où il apprenait le métier des armes, parce que tout citoyen était aussi soldat, et après de prêter le serment de la citoyenneté, il faudrait peut-être aussi qu’on y revienne, en étant éduqué pour devenir quelqu’un qui, comme le dit très bien Aristote dans sa définition de qui est citoyen, peut à la fois gouverner et être gouverné. Etre gouverné, dans cette phrase d’Aristote et dans l’esprit grec, ce n’est pas être gouverné comme on gouverne un mulet, ni même, comme aurait dit Aristote, comme on gouverne un esclave que lui considère comme quelqu’un qui ne peut pas décider pour lui. Etre gouverné, c’est être gouverné entre citoyens d’une cité libre. Etre gouverné, c’est pouvoir dire : oui maintenant l’orateur a raison ou il a tort. Il faut voter cette loi ou il ne faut pas la voter.

 

Donc pour nous, Modernes, il y a toute une tournure de l’éducation sociale qui détourne les gens des affaires publiques et ce n’est pas ces misérables heures d’éducation civique qu’on donne au lycée qui peuvent compenser cela.

L’activité politique, c’est comme la nage. On apprend à juger en se lançant dans l’eau, en jugeant et en apprenant et dans la mesure où on maintient les citoyens dans la passivité, bien sûr, on leur apprend à être des citoyens passifs. Cette société moderne, comme je le disais tout à l’heure, elle a eu des révolutions, et pas seulement des révolutions, elle a eu aussi d’autres mouvements. C’est une société qui est quand même vivante. De tous ces grands mouvements des dix derniers siècles, il reste des choses et ça bouge. Toute la question est : est-ce qu’elle peut produire encore un mouvement, qui profitant de l’expérience de tout ce qui s’est passé, profitant de ce que j’appelle, moi, la faillite du système représentatif, profitant bien entendu de la faillite des idées de parti unique, de cette mascarade de socialisme qui est devenu un totalitarisme, pourra comprendre qu’il faut des organes collectifs d’autogouvernement et qu’il faut une orientation de la vie publique et de l’éducation des enfants et des jeunes qui les rend capables de participer de plus en plus aux affaires communes. Là, on ne peut pas donner de réponse, personne ne peut faire de prévision et moi, je crois que tout homme honnête doit travailler dans cette direction.

 

Le vrai problème que j’appelais autrefois le problème de la dégénérescence de la révolution, et si vous permettez l’analogie, c’est comment transformer un grand amour en vie conjugale ou en vie en commun avec quelqu’un pendant quarante ans, avec le petit-déjeuner, la vaisselle à faire, etc. Vivre avec quelqu’un n’est pas seulement des moments d’extase. Les révolutions ont été un peu des moments d’extase. Ce qui s’est passé dans l’histoire moderne, c’est, comme vous le rappeliez très justement, qu’il y a eu toujours au départ cette formation d’organes collectifs d’auto-gouvernement, même l’armée de Cromwell l’était. Les colonies de la nouvelle Angleterre, les town hall meetings, les réunions des citoyens. Pendant la Révolution française jusqu’à la dictature jacobine, les municipalités des sections parisiennes, puis évidemment les conseils ouvriers, là où ils ont été créés, encore récemment en Hongrie en 1956, ça a toujours été cela. Et puis à partir d’un certain moment, ça retombe. En fonction de quoi ? Moi, je crois que c’est une des questions les plus profondes qu’on peut se poser sur l’histoire des sociétés modernes : pourquoi, chaque fois, ça retombe, dans certains cas en laissant des résidus importants, parce qu’après tout, nous vivons dans des sociétés que moi je n’appelle pas démocratiques mais des oligarchies libérales. Mais elles sont libérales : nous pouvons ici maintenant faire cette émission et personne ne va nous arrêter. C’est un reste de ces grands mouvements. Mais je ne peux pas dire que la situation de la société actuelle, nationale et mondiale, est satisfaisante. Parce que le discours contemporain, conservateur, libéral et même de certaines personnes qui avaient été de gauche et qui maintenant mettent en avant Tocqueville, le libéralisme, etc., disent :

«Voilà, l’histoire de l’humanité est terminée. L’histoire politique de l’humanité est terminée.»

 

Il y actuellement l’idéologie à peu près dominante, mais le plus étonnant est qu’elle a pris auprès des gens qui autrefois avaient appris un certain nombre de choses et qui semblent les avoir peut-être oubliées, qui consiste à dire à peu près  que l’histoire politique de l’humanité est terminée. Nous avons trouvé la société parfaite. Bien sûr qu’elle n’est pas parfaite, mais c’est tout ce que l’humanité peut donner. Si on fait la liste de tout ce que l’humanité peut donner avec la situation actuelle, l’Angleterre de Thatcher avec les ventes d’armes à l’Iran, avec le Irangate, avec la mort par inanition d’une énorme partie du Tiers Monde, avec la rivalité entre les deux grands quels que soient les accords passés et qui peut à un moment ou un autre déboucher (sur) une catastrophe, avec les problèmes écologiques fantastiques qui existent. On s’aperçoit que cette position : l’histoire politique de l’humanité est terminée, on a trouvé la forme parfaite, est absolument inacceptable. C’est qu’il nous faut autre chose. Et cette autre chose ne pourra être à la mesure des problèmes qui se posent que si effectivement il y a un changement des attitudes de la population et du peuple, des gens, de vous, de moi et des autres. C’est-à-dire qu’ils comprendront qu’il y a quelque chose qui s’appelle la chose publique que cette chose publique n’est pas ce monstre qui est dans un coin. C’est nos affaires, et que ça nous concerne et que si on ne s’en occupe pas ça nous retombera sur la tête, dans le cas extrême, sous forme de bombe atomique, dans d’autres cas sous d’autres formes.

 

[.....]


Réflexions sur la dette.

 

Le Clairon de l’Atax vous présente ci-dessous une réflexion sur la dette. Dans le contexte politico-économique actuel, la dette fait office d’épouvantail qui sert à protéger et légitimer la politique d’austérité que des gouvernants, de tous bords et de toutes nationalités, tentent de faire accepter à leurs populations. Nous avons été éduqués dans l’idée qu’une dette implique l’obligation quasi sacrée de son remboursement. Mais de quelle dette parle-t-on ?

Ce texte sur la dette peut contribuer éclairer notre réflexion. Il est de François Plassard, agroéconomiste à la retraite qui habite Peyriac de mer. Au cours de sa vie professionnelle il a pu tester diverses formules permettant de redynamiser le milieu rural comme, par exemple (déjà testé par lui en Rhône Alpes),  la création d’une coopérative d'activité et d'emploi qui permettrait à des jeunes, avec un salaire d'argent passif du chômage rendu actif de se former, d'expérimenter et de proposer des services  marchands et non marchands sur la requalification des sols de vigne arrachées (14 000 ha dans la Narbonnaise ces quinze dernières années qui ne sont plus des tampons à incendies) par l'agroforesterie ou haies fruitières, le long des champs, des routes, des canaux , sur le débroussaillage de proximité des maisons en prévention contre l'incendies , sur la gestion de l'eau qui anticipe sur les inondations subites ou en circuit fermé en lien avec de l'agriculture bio et intensive de fruits et légumes en circuits courts de vente, sur le semis d'amandiers en garrigues sèches ...etc.

Ainsi la requalification des territoires délaissés par la vigne génèrerait du « bien commun ». Une telle reconversion pourrait rapidement voir le jour si de la politique de l'offre dite de l'austérité actuelle, on passait à une politique de la demande de la relance comme l'avait fait Roosevelt en 1932.

 


La Dette et la fête de Pâques

 

Une question de chiffres ou de nombres... ou un récit religieux comme celui du sacrifice de l'agneau pascal ?

 

La Dette, dont on nous parle tous les jours dans les médias, peut s'apparenter à du langage humain. Elle s’exprime en chiffres ou en nombres (des bits électroniques dans des mémoires d'ordinateurs) qui à l’échelle planétaire dépassent la somme de tous les Produits Intérieurs Bruts (PIB) de tous les États Nations du monde, ou à l’échelle de la France à 2050 milliards d'euros qui s’accroîssent de 5000 euros par seconde (Thomas Piketti, économiste, France II Mars 2015).

La disproportion entre ces chiffres astronomiques et ceux qui accompagnent notre vécu quotidien, a pour effet, soit de nous donner le vertige, soit d'engendrer la peur d'un lendemain en effondrement (comme des avalanches qui se décrochent du sommet des montagnes?), soit de nous convaincre que seule une métamorphose du produire, consommer, vivre ensemble peut nous sauver !

Les mots «  vertige », «  peur », « nous sauver », nous font quitter les nombres pour nous rapprocher du « récit religieux » en cette période de Pâques pour le milliard de chrétiens et de juifs qui célèbrent le sacrifice du fils de Dieu sur la croix par amour pour les humains et sa résurrection.

Pour le récit religieux, au commencement nous naissons parce que nos parents, grands parents, ascendants...ont produit un mode de vivre ensemble (une culture), au prix souvent de nombreux sacrifices, dont nous leur devons reconnaissance. C'est la « dette primordiale » qui a justifié le culte aux ancêtres, comme ciment social, jusqu'à la Révolution Industrielle.

En remontant en amont dans le temps, la dette de reconnaissance à nos ancêtres peut remonter jusqu'à Dieu, qui nous a créé en tant qu'homme (à son image) c’est ce que pensent encore beaucoup d'humains sur Terre. Mis en chiffres ou en nombres une telle dette cumulée jusqu'à Dieu peut prendre la dimension du vertige, de la peur du désastre (ou de fin du monde), ou de rêve de métamorphose dont nous venons de parler. «  On ne peut pas ne pas rembourser nos dettes » dit la morale et l'histoire des dettes non remboursées, depuis que les humains ont créé la monnaie, est faite de violences de créditeurs sur leur débiteurs qui s’emparent de leur maison, de leur biens ; autrefois de leurs épouses, de leur filles ou enfants au nom d'une loi (naturelle ?) donnant droit de vie ou de mort du créancier sur son débiteur. Le postulat est « qu'il faut toujours payer sa dette » ! Est devenu libre celui qui a remboursé sa dette !

Pour les juifs la fête de l'agneau pascal est celle de la traversée du Nil où Dieu les libère de la situation d'esclaves qui était la leur en cette Égypte qu'ils fuient pour aller vers la terre promise.

La dette aurait-elle quelque chose de l'ordre du « sacré » au sens défini par le chercheur Jean Pierre Dupuy, à savoir «  ce qui contient la violence et qui peut la produire » ?

En cette période «  pascale » de remémoration de la Crucifixion du Christ et de la Résurrection, cela voudrait-il dire que Dieu (le grand Tout?) qui contient toutes les dettes cumulées des humains depuis leur naissance, est en sorte le grand Créancier de l'Univers ? Comme tout créancier il peut déchaîner la violence (le Déluge ou la foudre comme l'orage) au prix de la vie de tous ses débiteurs que sont les humains ?

Le poète Homère, huit siècles avant jésus Christ, avait déjà deviné que des humains voudraient devenir des dieux dans leur recherche d’éternité.  « Un jour viendront ces demi -dieux, manipulateurs de signes et de symboles, qui au delà des nuages guerroieront entre eux, pendant que les humains seront dans la survie » ! Cela ressemble à la définition donnée par une grande institution internationale du travail pour qualifier le « développement » de ce dernier demi-siècle ! « Une croisière dans un bateau où les naufragés sont plus nombreux que les passagers ! »

Les 67 personnes (85 l'an dernier) qui totalisent cette année, en revenu à elles seules, l’équivalent du revenu de 3,5 milliards d'humains en argent-crédit, ressembleraient-t-elles à « ces demi-dieux au delà des nuages, manipulateurs de signes » prophétisés par Homère ?

Quoi qu'il en soit, le message de la Pâques des chrétiens est que Dieu, plutôt qu'engendrer le feu de la guerre, a préféré par amour pour les hommes envoyer son fils s'offrir en sacrifice ! Un fils rédempteur pour payer (racheter) les dettes ou les péchés des humains !

Dieu le Créancier de tous « se payerait lui même par son sacrifice ?», explique David Graeber, anthropologue. Un sacrifice de sa vie qui permet, après effacement de la dette, une résurrection... symbole d'une Métamorphose ?

Pour moi qui suis pourtant «  agnostique », je trouve sublime ce message de la religion chrétienne sur la Dette et le sacrifice qui lui est lié ! Parce que la dette actuelle ne sera jamais payée par nos enfants futurs qui ne sont pas encore nés, parce que les droits humains, en fin de compte, sont toujours supérieurs aux droits financiers1, parce qu'il y a toujours des moments critiques dans l'évolution de nos sociétés humaines où il faut mettre la dette publique en débat pour relancer les échanges et l'activité économique socialement utile.

Je suis, comme les croyants, reconnaissant envers les sacrifices faits par mes ancêtres qui me permettent d’être là, mais à cette « dette primordiale », de la naissance de l’homme jusqu'à la société industrielle, pourrait s'ajouter aussi un cadeau en héritage ? Celui, issu des gains de productivité du travail considérables réalisés dans l'agriculture, puis dans l'industrie et maintenant dans les services, qui en libérant du travail2 pourrait se matérialiser par un revenu d'existence inconditionnel « parce qu'on existe » qui se rajouterait pour tous au revenu d'activité « pour exister »3.

Mais je suis devenu agnostique parce que nous avons vécu historiquement deux grands abandons (ou ruptures narcissique ?) de nos croyances et certitudes, comme dans toute métamorphose de la pensée : celle de Galilée renversant notre vision héliocentrique du monde et celle de Darwin nous réintégrant dans notre condition animale.

Peut-on imaginer une troisième Métamorphose qui contienne, autant que les précédentes, d'abandon de nos croyances et certitudes ? Une métamorphose où l'information (non limitée aux chiffres et nombres à travers l'argent)4, où la connaissance (de l'autre, de la nature et donc de soi même), où la conscience (issue du dialogue entre les cultures et les religions)... prendraient de plus en plus le relais sur la matière et l’énergie dans l'activité des hommes ? Une telle troisième métamorphose de notre vision du monde et de nous même pourrait avoir comme point de départ un nouveau pari ou pacte social ? Celui de l'instauration d'un revenu d'existence, déjà imaginé au18ème siècle par Thomas Paine, puis par F.D.Roosevelt avant le New Deal en 1932 ! Un revenu pour « réussir sa vie » autant que « réussir dans la vie », moteur d'une société de plus de partage et de connaissance ? Une solution pour résorber une bulle financière autrement que par la guerre ?

Une Renaissance, comme ces fêtes de Pâques le ritualisent ?

 

Bonnes fêtes de Pâques !

 

François Plassard,

  Chercheur en incomplétude

 

Notes :


1 Un principe général de droit international

2Si nous devions travailler, 60 heures par semaine comme nos grands parents, nous aurions six millions de chômeurs de plus.

3Un peu comme le billet de cinquante francs que le banquier du Monopoly de notre enfance, qui créait déjà la monnaie à la place de l’État, nous donnait à chaque case de départ pour que nous puissions toujours continuer à jouer !

4 Le retour à une société « avec « marché » et non de marché généralisé (qui marchandise tout l'espace et tout les temps de la vie), pour retrouver un équilibre entre les marchandises, les biens communs et les biens publics

                            Interview  du Figarovox : Hervé Juvin 08/03/2015

 

Hervé Juvin est un écrivain et essayiste français. Il poursuit un travail de réflexion sur la transformation violente de notre condition humaine qui, selon lui, caractérise ce début de XXIe siècle. Il est par ailleurs associé d'Eurogroup Consulting. Son dernier livre La grande séparation, pour une écologie des civilisations a été publié aux éditions Gallimard (Le Débat, 2014).


Figarovox: Votre livre s'intitule La grande séparation. Qu'est-ce que cette grande séparation? De quoi nous séparons nous?

Hervé Juvin : La condition politique repose sur la séparation des groupes humains qui assure leur diversité. Jusqu'ici cette séparation entre les hommes provenait de la langue, des mœurs, des lois et des cultures, et se traduisait par le phénomène universel de la frontière : on traçait des séparations matérielles entre «nous» et les «autres». Il s'agissait d'une séparation géographique, matérielle, et horizontale. La Nation était la traduction politique de cette séparation. Depuis une trentaine d'années, on assiste à un phénomène nouveau, une forme de transgression qui se traduit par le «tout est possible» ou «le monde est à nous». Tout cela est en train de faire naitre une nouvelle séparation qui bouleverse radicalement tout ce qui faisait le vivre-ensemble et le faire société.

 

Ce que j'appelle «grande séparation», c'est cet espoir un peu fou, très largement dominant aux Etats-Unis, notamment à travers le transhumanisme, de s'affranchir totalement de la condition humaine.

 

 L'ultralibéralisme, l'hypertrophie du capitalisme financier, le retour du scientisme sont l'une des faces d'un visage dont le transhumanisme, la transsexualité, le transfrontiérisme sont l'autre face. Il faut en finir avec toutes les limites, toutes les déterminations de la nature. Ainsi Google a pour objectif affiché de lutter contre la mort à travers sa filiale Calico. L'idéologie transgenre veut que chaque homme et chaque femme puisse choisir leur sexe. Des entreprises très «humanistes» comme Goldman Sachs remboursent les opérations de changement de sexe de leurs employés!

 

Cette idéologie des «trans» vise à construire un homme hors-sol, délié de toute origine, et déterminé uniquement par sa propre volonté. C'est le retour du mythe de l'homme nouveau appuyé sur un délire scientiste qui voudrait que chacun soit à lui-même son petit Dieu autocréateur, pur produit de son désir, de ses intérêts ou de sa volonté propre. C'est cela, la grande séparation: la fabrique d'un homme sans origines, sans liens et sans foi, mais qui a chaque instant se choisit lui-même et choisit qui il est.

 

F : «Plus rien ne nous est étranger», tel est le résultat de la mondialisation. Pourtant à mesure que l'on cherche à détruire le même, l'autre revient toujours plus fort. L'uniformisation a pour conséquence un retour des particularismes. Comment expliquez-vous ce paradoxe?

H.J. On peut considérer qu'à bien des égards la mondialisation est achevée. J'ai la chance de voyager beaucoup dans le monde : il n'y a plus de jungles, de mangroves, de déserts, aussi perdus soient-ils où vous n'avez pas des gens qui sortent un téléphone portable de leur poche. La mondialisation des outils techniques - pour la plupart conçus en Occident- est à peu près aboutie. Le phénomène auquel on ne s'attendait pas, ce que j'appelle dans mon livre «l'aventure inattendue», c'est que l'uniformisation du monde est en train de réveiller les différences. L'exemple le plus frappant est celui de l'islam radical. Malraux parlait de «l'invincible sommeil de l'islam» : il y a trente ou quarante ans, l'islam était quelque chose d'endormi, d'immobile et d'assez pacifique. On peut dire ce qu'on veut sur les dérives extrémistes de l'islam, mais une chose est sûre : le retour (et dans certains cas l'invention) d'un fondamentalisme musulman (pratiques, cultes et doctrines rigoureux et agressifs) est généralement le produit direct d'une confrontation avec la modernité occidentale. Ceux qui vont combattre le djihad, en Syrie ou ailleurs, ceux qui ont commis des attentats en Occident, notamment le 11 septembre n'étaient pas des pauvres, sans boulot ni éducation, mais des ingénieurs, des gens diplômés, parfaitement intégrés à la civilisation moderne. Il est intéressant de voir qu'une partie des mouvements fondamentalistes en Afrique - je pense notamment à Boko Haram - sont directement l'effet de l'agression de sociétés traditionnelles par les évangélistes et les missionnaires financés souvent par les fondations américaines. La mondialisation, dans laquelle on a voulu voir une homogénéisation du monde est en train de déboucher sur son contraire: le retour des particularismes identitaires, des singularités, et plus généralement un retour du «nous».

La mondialisation, dans laquelle on a voulu voir une homogénéisation du monde est en train de déboucher sur son contraire : le retour des particularismes identitaires, des singularités, et plus généralement un retour du « nous ».

 

F. : L'illusion du multiculturalisme du «village monde» a-t-elle vécu?

H.J. : Depuis 40 ans on avait assisté à la proclamation de l'individu absolu, sans aucune appartenance, seul face au monde. On a aujourd'hui un retour de bâton de la réalité: on ne vit pas riche et seul dans un océan de ruines, on ne vit bien que quand on sent qu'on appartient à un ensemble, à un groupe, quand on est dans le faire-société avec d'autres, et c'est probablement ce que cette phase très déroutante de la mondialisation est en train de nous révéler.

F. : Est-ce à dire que chacun va retourner chez soi et se confiner dans le séparatisme ethnique?

H.J. : Quelle forme la séparation politique va-t-elle prendre en réaction à cette grande séparation? Difficile de le dire…

Mais ce qu'il est important de comprendre c'est qu'on ne peut dire «nous» que lorsqu'on a déterminé qui sont les «autres».

 

Il y a quelque chose de profondément mensonger et dangereux dans la grande séparation qui fait de tous les hommes sont les mêmes - les hommes réduits à l'idiot utile des économistes - ! Si tous les hommes sont les mêmes, je suis absolument isolé, seul et incapable de dire «nous». Dans la plupart des pays occidentaux, on assiste à cet isolement croissant des individus, qui n'ont plus de repères, plus de structures, plus de capacité à dire «nous». Pour dire «nous», il faut qu'il existe des «autres» qui ne sont pas appelés à devenir les mêmes. Nos amis américains disent volontiers: tout homme ou femme sur cette terre n'aspire qu'à une chose: devenir un américain comme les autres. C'est la négation absolue de l'altérité. C'est aussi l'inverse

Du respect pour l'Autre, celui qui ne sera jamais le même, celui qui à ce titre m'aide à sentir mon identité. La paix dans le monde repose sur l'idée inverse: indépendance et différence. J'ai trop longtemps vécu et travaillé à Madagascar, eu des amis marocains, fréquenté l'Inde, je respecte trop les Malgaches, les Marocains, les Indiens, pour vouloir qu'ils deviennent des Français comme les autres. Ils ont leurs identités, leurs coutumes religieuses, leurs mœurs, qui sont éminemment respectables: au nom de quoi puis-je dire que je suis supérieur à eux? Quel droit m'autorise à dire que l'avenir d'un malgache, d'un marocain ou d'un hindou est de devenir un Français comme moi?

C'est quelque part le crime de l'universel: de penser que ce qui est bon pour moi est bon pour le reste de l'humanité.

 

F. : Oui, mais nier l'universel, n'est-ce pas nier le propre de la culture européenne?

H.J. : C'est le grand débat des Lumières et de la prétention au règne universel de la raison. L'idée que nous, Occidentaux, Européens, Français, Américains, aurions mis en place depuis les Lumières un modèle idéal de vie pour l'humanité, entre la croissance économique et la révolution industrielle, la démocratie et les droits de l'homme. Je ne le crois absolument pas. Je crois que d'autres sociétés qui vivent avec d'autres lois, d'autres mœurs, selon d'autres règles, ont su offrir les conditions du bonheur à leurs habitants. Je ne souscris pas à l'idée selon laquelle notre régime politique, notre musique, notre art, notre culture seraient le point d'aboutissement de l'humanité vers lequel tous les autres peuples devraient converger. Il y a une voie chinoise, une voie hindoue, des voies africaines, qui feront des sociétés équilibrées et heureuses, sûres de leurs identités, différentes de la voie américaine ou de la voie européenne.

 

F. : Toutes les civilisations se valent, alors? Il n'y a pas de valeurs transcendantes, pas de droits de l'homme, pas d'universel… L'excision et le mariage forcée des petites filles est de même valeur que la quasi égalité hommes-femmes en Occident?

On a le droit de défendre un système de valeurs qu'on croit universel. Vous n'allez pas me faire dire que je suis pour la lapidation! Personne évidement ne peut souhaiter être mis en détention sans jugements, être torturé, etc.  Mais on ne peut pas ne pas constater les désastres que produit l'imposition par le haut du modèle occidental dans les sociétés traditionnelles. L'universalisme européen et américain n'a abouti qu'à des champs de ruines: en Afrique, en Afghanistan, en Irak, en Libye… Et la folle course en avant du développement menace la survie de l'humanité ; au nom de quoi arracher ces millions d'hommes qui vivaient hors de l'économie du capitalisme, de l'accumulation, dans un équilibre avec la nature, pour les précipiter dans un système qui détruit les biens vitaux et les services gratuits de la nature?

Les motifs humanitaires masquent souvent des ingérences guerrières. Le «droit au développement» masque l'agression impitoyable de l'obligation de se développer, qui a fait des ravages en Asie et en Afrique. Les limites à l'universel ne sont pas seulement morales, mais physiques. La pénétration sans limites d'internet répand dans des populations entières des rêves qu'elles n'auront aucun moyen de satisfaire, à moins de faire exploser la planète. Il est impossible que 9 milliards d'humains vivent comme un Américain moyen. Ne pas se rendre compte de cela, c'est créer les conditions d'une humanité frustrée. Non seulement cet universalisme sème les graines du malheur, mais il est contre-productif: plus il essaie de s'imposer, plus il réveille des particularismes de plus en plus agressifs.

L'agression des modèles universels réveille les logiques de la différence politique.

C'est là un point essentiel en géopolitique aujourd'hui : l'agression des modèles universels réveille les logiques de la différence politique. Je cite dans mon livre celui que je considère comme le plus grand ethnologue du XXème siècle Elwin Verrier, pasteur britannique marié avec une fille de la tribu des Muria : au bout de quarante ans passés à côtoyer les tribus indiennes, il a abouti à la conclusion suivante: laissons les vivre comme ils sont, hors du développement économique. Mêlons-nous de ce qui nous regarde: sagesse qui nous éviterait bien des bêtises !

 

Source Figarovox : reproduit par Clairon de l’Atax 09/03/2015


-Références essentielles-

janvier / février 2017:

 

Constitution française du 24 juin 1793  article 35 :

 

- Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs.-

 

___________________________

 

Édition spéciale élection présidentielle  2ème tourOnt contribué à cette édition spéciale 2ème tour :

 

VB (Toulouse)

Catherine Burger

Jean Cordier

Jean François Lambert

Pierre Lefèvre

CMT (Paris)

Joël Raimondi

Rédaction, animation équipe, mise en page : Hubert Reys

 

Édition 31.0

 

Ont contribué à cette 30ème édition :

 

André Bories

Catherine Burger

Jean Cordier

Marie Diaz

Jean François Lambert

Pierre Lefèvre

Curly Mac Toole

Sophie Masini

Patricia Renaud

Colin Reys

Louise B Velpeau

Colette Vexenat

Daniel Vexenat

Philippe Wirth

 

 

 Rédaction, animation équipe, mise en page : Hubert Reys

 

 

L’équipe de rédaction du « Clairon » les remercie.

 

___________________________

 

Contenus de la 31ème édition :

 

Page d'accueil :

Éditorial : "Il a osé : voici le temps des imposteurs"

---

Rubrique actualités générales  :

 

1°)"Devinez pour qui je vote"

2°) "Élections, piège à cons, abstention piège à quoi ?"

3°)  Oncle Jef : "Peut on être indifférent ?"

4°)Un texte de JFL intitulé : "Hamon, Macron, Mélenchon"

5°) Le résultat d'un questionnaire adressé par le mouvement pour la 6ème république aux candidats de la présidentielle

5°) Un article sur le CA d'EDF relatif à la fermeture de la centrale de Fessenheim

6°) Sélection des mois précédents

 ---

 

Rubrique actualités locales :

 

1°) Un reportage sur le meeting du 16 avril de la France Insoumise à Toulouse

2°) Un article sur la réunion d'information du conseil municipal de Narbonne relative au projet TDN / Areva / Malvési

3°)  Un article qui présente une solution  altenative de Rubresus au traitement des effluents nitratés de Malvési

4°)  Info sur la pétition contre le projet TDN d'AREVA / Malvési

5°) Info pratiques du Clairon

6°) Sélection d'articles des mois précédents

 ---

Rubrique culture :

 

1°) cinéma 2 films : "La Confession" : France  un film de Nicolas Boughrief + "L'autre côté de l'espoir" Finlande un film d'Ari Kaurismäki  + une sélection des mois précédents...

2°) lecture  :présentation de 2 romans  : "Petit pays" de Gael Faye et "La petite lumière" d'Antonio Moresco  + sélection des mois précédents...

3°) People, places and things : présentation d'un petit paradis, l'écolodge "Kasa Igreja" au Cap Vert ou la sobriété heureuse...

4°) Littérature : une nouvelle satyrique rapprochant Tahiti du Luxembourg : "Le crane de Taipivai"

 ---

Rubrique art de vivre :

 

1°) recette de cuisine  : la tarte aux tomates et poivrons : une recette de Nelli

2°) bricolage : la solution du jeu : "l'évasion du roi Dan"

3°) Jardin : lutter contre le frelon asiatique

 

--

Rubrique contacts :

 

Le courriel d'un lecteur sur la pollution sonore et atmosphérique par les engins agricoles qui stationnent moteur allumé....